La BnF | François-Mitterrand a 30 ans
Le 30 mars 1995, la Bibliothèque nationale de France était inaugurée par le président de la République François Mitterrand. Outre l’audace d’un projet architectural novateur confié à Dominique Perrault, alors inconnu du grand public, la création de la BnF affirmait une volonté de modernisation et d’ouverture : encyclopédisme des collections, développement des nouvelles technologies, élargissement des publics et coopération à l’échelle européenne et internationale. Trente ans plus tard, la BnF a tenu les promesses de sa création mais elle a su aussi s’adapter aux mutations technologiques, aux évolutions des usages et aux attentes de ses publics.
Pour célébrer cet anniversaire, Chroniques a rencontré Gilles Pécout, président de la BnF, Pascal Ory, historien, président du Conseil scientifique de la BnF, et Dominique Perrault, architecte du site François-Mitterrand, qui au fil d’un entretien croisent leurs regards rétrospectifs sur la création de la Bibliothèque et leurs réflexions sur l’avenir.
Chroniques : Lors de l’annonce de la création de la BnF par le président de la République François Mitterrand, celui-ci avait présenté le projet par une formule marquante : « Une bibliothèque d’un genre entièrement nouveau. » Quels regards portez-vous aujourd’hui sur cette promesse ?
Pascal Ory : Mon regard n’est pas seulement celui de l’actuel président du Conseil scientifique : il est aussi celui de l’ancien membre, il y a plus de trente ans et trois années durant (1990-1993), du cabinet d’Émile Biasini, secrétaire d’État aux Grands travaux, et, à ce titre, chargé auprès du ministre du dossier de la Bibliothèque, alors à l’état de chantier, physique et intellectuel. Informé par les débats – voire les polémiques, sur fond d’intrigues diverses et variées – de l’époque, je réponds résolument : oui, cette bibliothèque fut « d’un genre entièrement nouveau ».
Dominique Perrault : La promesse, c’est en fait aussi de bâtir une architecture pour une bibliothèque d’un genre entièrement nouveau. Évidemment, la Bibliothèque nationale allait rassembler l’ensemble des connaissances mais, surtout, installer, inscrire un lieu qui allait faire germer un nouveau quartier. On le voit aujourd’hui, trente ans plus tard, ce sont plusieurs kilomètres de bord de Seine qui ont été bâtis autour et grâce à l’installation de la Bibliothèque sur la rive gauche. Donc elle est l’acte fondateur, non seulement d’un lieu de recherche mais aussi d’une nouvelle partie de Paris et d’une nouvelle urbanité.
La création de la BnF s’accompagnait d’une volonté d’ouverture ; ces trente dernières années ont vu les publics de la BnF évoluer et se développer de nouveaux usages…
Gilles Pécout : Reprenons le projet à son principe : les termes précis et exacts de François Mitterrand lorsqu’il évoque une nouvelle bibliothèque ne sont pas ceux d’ouvrir ses publics au-delà des seuls chercheurs, mais au contraire de faire en sorte qu’une communauté de recherche et de savoir puisse s’y retrouver dans sa plénitude. L’innovation est d’avoir donné un sens ample et large à cette communauté, mais pas d’avoir voulu l’outrepasser. C’est le sens des propos du 14 juillet 1988 du président de la République lorsqu’il annonce urbi et orbi son grand dessein : « Je veux une bibliothèque qui puisse prendre en compte toutes les données du savoir dans toutes les disciplines, et surtout, qui puisse communiquer ce savoir à l’ensemble de ceux qui cherchent, ceux qui étudient, de ceux qui ont besoin d’apprendre, toutes les universités, les lycées, tous les chercheurs qui doivent trouver un appareil modernisé, informatisé et avoir immédiatement le renseignement qu’ils cherchent. On pourra connecter cette bibliothèque nationale avec l’ensemble des grandes universités de l’Europe et nous aurons alors un instrument de recherche et de travail qui sera incomparable. J’en ai l’ambition et je le ferai. J’en ai parlé récemment au Premier ministre, au ministre de l’Éducation nationale, au ministre de l’Économie et des Finances, on va, au coude à coude, réussir ce projet. » Comme chercheur et historien, mais surtout comme professeur et ancien recteur, je ne peux que me féliciter de cette prise en compte de l’entièreté de la chaîne des savoirs, depuis l’enseignement scolaire jusqu’à l’université.
P. O. : De fait, le projet offrait aux lecteurs des conditions d’accès à la documentation et un environnement de travail d’une qualité sans précédent en France et sans équivalent à l’étranger, culminant dans l’aménagement de « carrels » qui firent, à l’époque, parler d’eux comme un luxe excessif. À titre personnel je disposais d’une carte de lecteur depuis mon arrivée à Paris, en 1969, et, tout au long de mon travail auprès de Biasini, j’ai continué à enseigner à l’université et à travailler dans la « vieille » BN de la rue de Richelieu. Le grand moteur du projet, actionné initialement par Jacques Attali, a tenu à son exacte contemporanéité avec l’installation de l’informatique dans le paysage scientifique.
D. P. : J’ajouterai que deux types d’usages coexistent, qui peuvent en première lecture sembler paradoxaux mais qui, au quotidien, sont parfaitement complémentaires ; d’une part, l’usage de l’esplanade avec la promenade, la découverte de Paris, les vues sur la Seine mais aussi un lieu d’expérience collective avec, notamment, un podium exceptionnel pour les danseurs. Cet espace public est aussi un lieu d’expositions et d’événements, un lieu collectif à la disposition de tous. À l’intérieur de la Bibliothèque, l’atmosphère est tout à fait différente. Il s’agit là de calme, de tranquillité, un lieu en retrait des mouvements et des bruits de la ville, avec la nature en son cœur.
Cette évolution des pratiques et des usages de la Bibliothèque est aussi allée de pair avec les évolutions technologiques permises par le numérique : quels regards portez-vous sur ces changements ?
P. O. : L’abandon du projet initial (1988) de « césure » entre avant et après 1945 a eu l’effet bénéfique d’obliger à moderniser – donc, d’abord, à informatiser – en bloc toute la bibliothèque. Mais la philosophie de la « lecture publique » – qui, sous Pompidou, avait donné naissance à une BPI intégrée à un Centre d’art et de culture – a permis aussi (les moyens n’étant pas mesurés chichement) d’ouvrir à Tolbiac une seconde grande bibliothèque publique et de financer une politique d’achat d’ouvrages en accès direct, analogue à celle des bibliothèques des pays de culture protestante, très en avance sur nous à cet égard. Là aussi, la générosité budgétaire de la période mitterrandienne a eu, dans ce secteur culturel comme dans les autres, l’avantage de permettre la conduite « en même temps » de deux politiques communément opposées (ici celle d’une grande bibliothèque patrimoniale et celle d’une grande bibliothèque publique). On a retrouvé récemment cette dualité sur le site Richelieu.
G. P. : Le site de la bibliothèque François-Mitterrand a été un lieu d’expérimentation et d’innovation en matière technique, avec notamment le transport automatisé des documents et avec la numérisation, dès l’engagement d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Cette vocation de modernisation et d’innovation caractérise l’évolution de la Bibliothèque dans son ensemble et depuis longtemps. Mais il est vrai que le numérique a été une révolution globale qui a touché toutes les missions de la Bibliothèque. Sa mission patrimoniale en préservant des fonds fragiles, anciens et précieux ou en précarisation comme l’est la presse du second XIXe siècle dont Jean-Noël Jeanneney a su lancer la numérisation. Avec Gallica, la numérisation sert la mission de recherche de la BnF et, au-delà, la vocation de donner accès aux savoirs et aux contenus culturels et artistiques à un plus large public. Avec 11 millions de documents numérisés – plus de 25 % du total de ses fonds –, la BnF est la première bibliothèque au monde pour la proportion et la somme de l’offre numérique documentaire.
D. P. : Je ne sais pas si cela a beaucoup changé car le souhait, la volonté, la vision de François Mitterrand était que soit construit un lieu d’étude. Que l’on étudie en numérique ou en physique, on étudie ! Les lecteurs doivent se retrouver seuls avec eux-mêmes ou avec d’autres qui partagent le même intérêt et les mêmes recherches. Je crois que la Bibliothèque est un bâtiment à l’avant-garde du coworking, de l’échange et du partage, une nouvelle abbaye. C’est un bâtiment qui consacre l’étude comme un rendez-vous, une destination de tout temps.
Le site François-Mitterrand a été un projet architectural inspirant et pionnier à bien des égards, qu’il s’agisse des choix d’aménagement, des matériaux adoptés comme de l’implantation en son centre d’un jardin-forêt. Depuis, les grands projets architecturaux ont vu émerger de nouveaux enjeux et de nouvelles contraintes…
D. P. : La Bibliothèque présente des qualités environnementales qui, à l’époque, n’étaient pas attendues en termes de durabilité. L’analyse actuelle nous montre que cet édifice est d’une incroyable « fraîcheur » au regard des exigences d’aujourd’hui, en particulier celle de la résilience. La Bibliothèque est incrustée dans le sol donc résiliente par nature. Elle offre également une dimension sociale, généreuse avec son esplanade en bois piétonne, ouverte à tous. « Une place pour Paris. » La Bibliothèque utilise également des matériaux francs, de pleine masse, qui se patineront comme le cuir d’un vieux livre. Le morceau de forêt d’Île-de-France qu’elle protège crée un îlot de fraîcheur et installe les conditions de la biodiversité, tel le jardin d’Éden. Si le socle est très inerte, les tours de verre, elles, sont plus fragiles mais les vitrages d’aujourd’hui, avec leurs performances lumineuses et thermiques, pourraient apporter confort lumineux et économies d’énergie. La Bibliothèque a donc tous les atouts pour accueillir le développement durable sans faire offense à sa dimension patrimoniale.
G. P. : Sous les mandats de Bruno Racine et de Laurence Engel a été mené à son terme le beau et grand chantier de restauration du « carré Richelieu ». Le site moderne François- Mitterrand, quant à lui, n’a jamais cessé de connaître des améliorations et des adaptations dans le respect d’un projet architectural initial, hardi et efficace à la fois. C’est pour assurer la continuité de notre réponse à des besoins patrimoniaux comme à une demande sociale croissante que se poursuivent nos chantiers. Celui d’Amiens, avec la construction d’ici 2029 d’un pôle de conservation associé à un Conservatoire national de la presse historique, est à l’image des grands défis de notre millénaire : automatisation avec le premier entrepôt documentaire en France sous oxygène raréfié contre les risques d’incendie, amélioration des conditions de travail de tous les agents, respect des normes environnementales et de la biodiversité de la zone, et garantie – grâce à une réserve foncière bien maîtrisée – d’assurer près d’un siècle de dépôt légal.
P. O. : Nul doute que l’ami des arbres n’ait été sensible à la présence d’un prélèvement de forêt au cœur de l’édifice minéral… Nul doute aussi que le « geste architectural », très séduisant, des emmarchements de bois a vite atteint ses limites. Mais je crois sincèrement que l’audace de Dominique Perrault a été positive sur un point capital touchant les lecteurs : la réponse standard à la commande d’une « Très Grande Bibliothèque » était un « Très Grand Cube », totalement opaque. Or le choix de l’architecte a été exactement inverse – un rectangle « culturel » évidé en son centre, voué au « naturel » : en tant qu’usager régulier de l’édifice depuis son ouverture, ce qui n’est pas rien, je m’en réjouis tous les jours. Le centre de conservation de la BnF qui va ouvrir à Amiens témoignera d’un troisième âge architectural, plus conforme aux exigences du XXIe siècle. Chaque bâtiment en son temps.
Quels sont selon vous les défis qui se présentent aujourd’hui aux bibliothèques d’étude et de recherche et, en particulier, aux bibliothèques nationales et le rôle qu’elles ont à jouer dans l’économie de la connaissance ?
G. P. : Les bibliothèques nationales en tant que bibliothèques patrimoniales ouvertes vers le monde au service de la collectivité sont au cœur d’une économie de la connaissance qui doit conjuguer trois modalités essentielles : une vocation de recherche à travers l’accès aisé et plus profond à des sources et documents, facilitée par l’IA notamment, la « découvrabilité », et un accès qui concerne de plus en plus de chercheurs ; une mission citoyenne à travers la circulation et la valorisation de contenus, de documents et de démarches fortifiant l’esprit critique pour un public de plus en plus vaste de visiteurs et d’utilisateurs ; une fonction sociale par la démocratisation des savoirs et des contenus culturels qui passe notamment par la pleine revendication de la Bibliothèque comme espace de lecture qui prenne en compte de façon volontaire des catégories sociales éloignées du livre.
P. O. : Il ne faut pas se cacher que, d’une part, l’imprimé est aujourd’hui en grand danger de disparition et que, de l’autre, la numérisation généralisée dilue la localisation de l’étude et de la recherche dans un vaste nomadisme des corps étudiants et cherchants. L’histoire de notre Bibliothèque nationale, qui n’a pas cessé de se reconfigurer depuis trente ans comme elle l’a fait depuis plus de six siècles, porte cependant à « l’optimisme de la volonté ».
D. P. : La Bibliothèque nationale est le lieu de tous les savoirs. Elle regroupe l’exemplaire unique de tous les écrits. Un rôle qui, aujourd’hui, est peut-être encore plus important qu’il y a trente ans. Elle assemble, rassemble, conserve et diffuse des connaissances « non travesties » au regard de celles récoltées par l’intelligence artificielle ou tout autre réseau. C’est un lieu de référence et surtout de confiance. C’est une bibliothèque pour la France.
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Propos recueillis par Sylvie Lisiecki
Entretien paru dans Chroniques n° 103, avril - juillet 2025